DE LA MATÉRIALITÉ DES CORPS

DE LA MATÉRIALITÉ DES CORPS





L’érotisme c’est lorsque le vêtement baille”, Roland Barthes





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Chère Alexandra, nous avons évoqué précédemment différentes influences liées à la culture japonaise et au cinéma et de toute évidence l’iconographie de la femme et son érotisation sont omniprésentes dans toutes ces références. Cela s’entend, bien sûr, lorsque, comme toi, on s’attache à créer des “objets” conçus pour habiller le corps de la femme mais, aussi et surtout, des “objets” conçus pour s’animer avec le corps. J’ai beaucoup repensé à ta manière de produire ces “objets” à l’aune de ces premiers dialogues ainsi que de nos nombreux échanges informels et je perçois chez toi un processus créatif que je qualifierais volontiers de synesthésique. Aussi de la même manière que la texture d’une étoffe – son aspect visuel comme tactile, son tombé, sa fluidité ou la potentialité de son mouvement – pouvait être le déclencheur d’un projet ou d’une pièce, tu m’as également expliqué que la musique te procurait des perceptions visuelles et notamment des images de corps en mouvement, tout comme les mots puisés dans la littérature te permettaient de dessiner les contours d’une certaine idée de la sensualité, de l’érotisme, formalisée dans tes créations. J’aime l’idée que les vêtements que tu créés émanent de sources d’inspiration autant cérébrales que sensuelles, j’aime également l’idée qu’en tant que femme tu composes, recomposes, élabores et peut être même déconstruis cet entité qu’est la féminité.

J’aimerais donc dans ce troisième dialogue que nous abordions ton travail sous cet aspect, celui de l’érotisme, dans le sens où cet ensemble de phénomènes émotionnels et sensuels est une élaboration constituée d’expériences physiques et de représentations mentales qui, je pense, sont fondamentales dans ton processus de création. Peut-être, pour ne pas trop nous égarer,  pourrions nous circonscrire le sujet à des domaines tels que la littérature et la musique pour ensuite recontextualiser ces références dans ton travail formel.

Mais, avant de laisser place à ton écriture j’aimerais partager avec toi ce qui, depuis mon enfance jusqu’à aujourd’hui, personnifie la quintessence de la sensualité et de l’érotisme chez la femme. Et c’est dans l’âge d’or du cinéma italien que j’ai choisi deux actrices, deux icônes bien sûr, à la beauté terriblement charnelle et insolente. Deux incarnations comme un retour à la matérialité des corps dans notre dialogue, dont la densité, le naturel, la gestuelle, les expressions, la manière d’investir l’espace et de se mouvoir font de la féminité une intemporelle et bouleversante danse.

Et si j’ai fait ce choix, chère Alexandra, c’est aussi parce que j’aime à penser que, de par nos origines communes, italiennes en l’occurrence, il persiste encore en nous un peu de cette sensualité.




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Chère Carine, 

Ce dialogue est une porte que je n’aurais pas franchie sans que tu m’y accompagnes. Dans tes mots, je trouve un confort qui m’invite à mieux me comprendre, je décèle des sillons tracés à demi consciente et qui, à travers ton prisme, se révèlent être d’éclatantes évidences sur mon travail. Tu as saisi les clefs qui ouvrent le portail d’un langage auquel, seule, je ne parvenais pas à accéder. 
Lorsque tu évoques mes pièces comme “objet” animé par le corps, tu poses un doigt délicat sur ce qui définit précisément mes intentions.

Les valeurs que j’attribue au vêtement, en plus d’être un fort symbole identitaire, tournent autour des notions d’effacement ou d’affirmation du corps, il laisse le choix de le révéler ou de le cacher selon ses envies. Il aborde ainsi différentes dimensions comme tu le précises : de deux, il prend vie en en trois dimensions, habité par le corps, il réveille une allure, souligne une gestuelle, une courbe. A l’évidence, l’anatomie de la femme est source maîtresse de mon inspiration, ses formes, sa matière  et son érotisme naturel m’ont toujours fasciné. Le vêtement, quand à lui, détient un pouvoir de suggestion avec lequel il me plaît de m’amuser ; l’utilisant plus où moins près du corps, de la seconde peau jusqu’à l’enveloppe protectrice, j’aime y apporter des jours épidermiques et des transparences révélatrices,

l’ampleur peut être tout aussi suggestive, voire plus, qu’un vêtement taillé à même la peau et je tente de créer des tours de cache-cache en jonglant avec les volumes et les textures.

A travers cette conversation, je prends conscience de l’immense place de l’érotisation de la femme dans mes références, au delà même de son corps, dans ce qu’elle dégage, dans ce qui peut la définir, dans sa diversité, sous cette perception synesthésique que tu as su désigner plus haut. J’aime explorer tous les sens que cela appelle et les observer se répondre.
Tu l’as très bien formulé, j’aborde le corps en l’imaginant toujours en mouvement, c’est, selon moi, ce qui lui permet d’exprimer sa grâce.  Et à travers la musique, je peux voir s’exprimer ces mouvements qui me permettent alors d’y projeter les pièces de façon plus concrète et toujours dans la recherche d’un confort sensuel, d’une expression tactile et visuelle. La musique et les mots sont une armature essentielle à mon travail.  Et, naturellement, j’ai toujours présenté mes pièces au travers de performances sonores. J’ai toujours travaillé avec des musiciens pour habiller la présentation de mes vêtements et pris plaisir à concevoir avec eux une ambiance sonore qui fasse écho à mon univers.




Nobuyoshi ARAKI



« Soft as snow (but warm inside) / My Bloody Valentine »

En 2013, ce morceau a été le déclencheur d’une ligne parallèle, que j’entrevois certainement aujourd’hui comme l’une des amorces de mon projet actuel. Jusqu’alors, je ne m’étais pas penchée plus que ça sur le potentiel érotique du vêtement sur le corps. A l’occasion, d’une exposition sur l’érotisme, j’ai créé une ligne de «Sous-vêtements d’intérieur», initiée par l’univers que dégage ce morceau aux guitares lancinantes et aux paroles surgissant telle une incantation tactile caressante. Ce projet s’est ensuite nourri des références diverses que j’avais pour évoquer mon idée de la sensualité et qui m’inspire encore aujourd’hui :

Il y avait dans mes images, les photos de Nobuyoshi Araki, car il sait représenter la femme sous ses nombreuses facettes : dans son quotidien traditionnel, dans des objets symboliques, dans une matérialité du corps assumé en tant qu’objet de désir et avec une poésie douce ou crue toujours juste, un érotisme à fleur de peau.

Il y avait des mots, dans un premier temps puisés dans le texte de Colm Michael O’Ciosoig et Kevin Patrick Shields(“Soft as snow…”) qui ont composé la gamme de couleurs et retranscrit les textures, mais également dans la littérature, notamment avec la volonté d’apporter à cet érotisme une touche singulière que je trouve dans les descriptions non formalisées de certains auteurs.

La sensualité noire dans Les belles endormies de KAWABATA fut l’un de mes premiers chocs sensuels, cet notion d’état de pureté, et le talent de l’auteur à saisir cet éclat fugace, à transmettre ces instants de beauté éphémère m’ont beaucoup marqué. Il m’a permis de pressentir les liens puissants qu’il y a entre la vie, l’amour, la mort et d’explorer cette beauté.

Le pouvoir des femmes et la conscience de leur séduction m’a frappée dans Anna Karénine de Tolsoï, où de nombreux symboles en sont révélateurs. Anna est clairvoyante sur son pouvoir de faire des hommes ses victimes. Mais l’auteur à travers son amour illicite, place les relations charnelles dans un cadre très sombre, il décrit clairement le corps des femmes comme une arme tentatrice redoutable face à laquelle les hommes sont à la merci.Ce pouvoir, il me plaît d’en jouer dans les pièces que je conçois. L’idée de le transmettre, à celles qui portent mes vêtements et que ces femmes aient le choix de disposer de leur corps comme elles l’entendent, me plaît encore plus.





Soft as snow but warm inside


Penetrate you cannot hide.

Feeling lost forever

Really need you

Feeling dark and feeling true

This is all I ever knew

Soft as skin in leather.

And I whisper ‘you’.

Harder you come down on me

Sink away you look happily

Secrets keep forever

They’re undressing me

Come inside it’s warm in here

Better now to have no fear

Carried on a wave

Where it can lead you?

Touch your head, then your hair

Softer, softer everywhere

Fingertips are burning

Can I touch you there?

Soft as velvet, eyes can’t seeBring me close to ecstacy

High away to heaven

And I’m coming too

Float now coming down on me

Handed you what I cannot see

Feel the big happy

You’re exploding meSoft as snow and warm inside

Penetrate then redivide

Slip away forever

Do we need you

Ooh, ooh, ooh, ooh, ooh, ooh, ooh, oohOoh, ooh, ooh, ooh, ooh, ooh, ooh, ooh

Paroles de My Bloody Valentine par Colm Michael O’Ciosoig et Kevin Patrick Shields














Musique de Mathieu Geghre, (seconde partie) composée pour la performance Ligne de charme, exposition Erotisme en 2013 

















L’idée de percer, ou non, le mystère de ce que dégage un corps, cette fenêtre entrebâillée, ce trou de serrure dans lequel on cherche le secret, cette intimité aussi, dessinent les contours de l’ambiance que je souhaite transmettre. Dans “L’œil du démon” de Jun’ichiro Tanizaki, le personnage contemple la beauté d’une femme, “l’oeil collé au nœud évidé d’un volet”, il assiste en même temps au meurtre qu’elle commet, pourtant, il reste fasciné par le pouvoir de sa sensualité.

Cette idée du mystère est un des codes que j’ai cherché à développer plus encore pour l’année 3. La femme-énigme révèle en mon sens une grande sensualité. Comme toi, j’y retrouve de nombreuses icônes féminines qui ont imprimé mon esprit plus jeune : Greta Garbot, Mylene Farmer à ses débuts, Jane Birkin ou encore Pascale et Bulle Augier, Harriet Andersson, toutes ont cette aura d’étrangeté souveraine et érotique, comme ces divines voluptueuses actrices italiennes que tu évoques, qui sont comme les posters de souvenirs extasiés de mon enfance et transmis par ma mère. Et je pense alors à Hier, aujourd’hui et demain, à cette incarnation sensuelle parfaite de Sofia Loren, femme forte, sexuelle, libre et mère, en résonance avec les discussions déjà abordées.























Parmi toutes ces strates de références, j’en arrive, pour conclure, au premier déclencheur érotique  de ma jeunesse provoqué par Gainsbourg. Paroles et musique, amour et sensualité sont abordés sous diverses formes, langages et symboliques et chaque période musicale incarne une femme différente. Je sais que j’éprouverai sans cesse ce bouleversement sulfureux en écoutant l’album Melody Nelson ou L’homme à la tête de chou, j’y vois des scènes de film portées par sa voix, ses mots, sa musique.



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